Des lapins, des renards, des docteurs et des universitaires

Le 12 mars 2010, par Jeff,

Un récent article chez Tom Roud m’a amené à enfourcher à nouveau mes chevaux de bataille habituel, et à me faire quelques ennemis de plus, en affirmant par exemple que

(si vous avez lu le billet chez Tom et participé à la discussion, sautez ces deux commentaires directement et passez à la suite !)

« Si ma mémoire est bonne, en France on est entre 1/3 à 1/4 des docteurs qui ont un job académique. De tête, c’est 10 000 docteurs par an, pour une population de C + EC de 90 000 ; avec des carrières de 30 ans, on remplace 3000 par an, soit un (petit) tiers.

Le problème, c’est qu’il est irréaliste de sortir de cette proportion, et il y aura toujours 2/3 des docteurs sans job académiques.

Pourquoi ne peut-on pas tellement décoller de cette proportion ?

Parce que, si on veut augmenter la proportion de docteurs embauchés à l’université, on peut faire une des deux choses suivantes (et rien d’autre !) :

- Augmenter le nombre d’embauches. Par exemple au lieu de 3000 C/EC par an, en embaucher 6000 (le double !), ce qui permettra de “caser” presque 2/3 des docteurs au lieu de 1/3. Yep, mais en faisant ça on augmente le nombre de C/EC, à raison de +3000 par an, +30 000 en 10 ans c’est à dire 1/3 de plus : c’est énorme, et c’est pas fini, puisque dans cette optique il faut augmenter en permanence le nombre de chercheurs. C’est énorme, mais il y a un deuxième effet rigolo, c’est que tout ces chercheurs vont vouloir, à leur tour, encadrer des thésards. Si on prend les chiffres actuels, on a 10 000 docteurs / an pour 90 000 C, donc chaque chercheur “forme” 1/9 de docteur chaque année (c’est à dire qu’il y a un doctorant pour 3 chercheurs, si on prend une durée de thèse de 3 ans pour simplifier). Au bout de 10 ans, à raison de 1/9 de docteur par an et par chercheur, ce ne sont plus 10 000 docteurs par an qui soutiennent, mais 10 000 + 33% = 13 300. Si on veut maintenir le taux d’embauche constant à 60%, il faut donc passer à 0.6*13 300 = 8000 embauches par an. Bon, tout le monde ici sait ce qu’est une croissance exponentielle, je n’insiste pas…

- Diminuer le nombre de thèses, pour l’amener à un niveau plus proche du nombre d’embauches. On peut débattre de ce qu’est le “plus proche” (autant ? deux fois plus ?) ; dans tout les cas ça veut dire diminuer le nombre de thèses de 1/3 à 2/3 (passer de 10 000 à 6 000 ou 3 000). Ouch. Vous allez avoir du mal à faire ça sans un certain nombre d’effets de bord : une concurrence accrue des chercheurs pour la ressource rare (la bourse de thèse) ; on déplacera le problème de “désaffection” de la thèse au M2 (parce que le problème de débouchés se posera 3 ans plus tôt).

Le problème en fait, c’est que arrivé à un certain stade dans une carrière universitaire, il est normal et naturel de vouloir former des étudiants (donc des M2 ou thésards). Parce que on fatigue et qu’on apprécie de travailler avec des gens jeunes et dynamiques, qui ont encore l’envie de faire ce qui est devenu de la routine pour nous. Parce que c’est stimulant, de former des jeunes et de leur apprendre ce qu’on sait. Parce que ça permet de donner à sa recherche une autre dimension, en mobilisant les énergies de 2 ou 4 personnes, et plus seulement de une (soi-même). Parce que c’est quand même plus motivant d’avoir quelqu’un avec qui parler et travailler au jour le jour. Bref, si on réduit le nombre de thèses dans le système, ça va se faire au détriment des gens en milieu de carrière. C’est un arbitrage possible, mais il a un coût (celui de la productivité, voire de la motivation, des 40-50 ans).

Ca pose aussi des problèmes sur la signification du doctorat : un diplôme, oui, mais qu’une université n’a le droit de délivrer qu’en petit nombre : oui, mais la population dans son ensemble est de plus en plus éduquée, de plus en plus diplômée, on crée une sorte de “plafond” dans la pyramide des diplômes universitaires.

Il y a aussi des questions de régulation : qui décide du nombre de doctorats à attribuer ? Ok en France c’est facile, c’est centralisé, c’est l’Etat qui décide de tout. Je vous raconte pas les jeux politiques pour se distribuer les parts du gâteau, entre disciplines et entre universités (déjà que c’est pas triste en ce moment, imaginez la même avec moitié moins de thèses….). Mais dans les pays normaux, où les universités sont autonomes, quelle instance va réguler et limiter le nombre de thèse ? Quel gouvernement Américain va aller dire à Harvard (resp. Canadien et McGill, Anglais et Oxford, Australien et ANU…) qu’ils sont priés de bien vouloir diviser par deux leur nombre de docteurs ? Les collègues considèreraient ça comme une injustifiable intrusion dans leurs affaires, et une atteinte à la liberté académique.

Donc, l’idée de “remplacer des postes temporaires par des permanents” (thésards ou post-docs, en l’occurence ça ne va pas changer le raisonnement — remplacez “docteurs” par “docteurs + post doc” et “3 ans” par “5 ans” dans la discussion précédente, et vous arriverez à des chiffres différents mais aux mêmes conclusions qualitatives) ne veut rien dire. Plus précisément, ça revient à diminuer (significativement) le nombre de thésards, tout en augmentant (un petit peu) le nombre de chercheurs permanents.

Si vous réduisez de moitié le nombre de thèses, vous supprimez 15 000 thésards (5000 soutenances/an) pour en faire 15 000 permanents. Les premières années c’est la joie (on embauche 15 000 personnes en plus, réparties sur quelques années, youpie !). Ensuite on arrive à un nouvel état stable, avec une population de C+EC à 105 000 (au lieu de 90 000) et une “production” de docteurs de 5000 (au lieu de 10000) : on se ramène donc au cas où on a réduit le flux de docteurs de 50% … tout en augmentant de 15% le nombre de chercheurs. Dans un labo, au lieu d’être 20 EC et 6 thésards (deux soutenance par an), on sera 23 EC et 3 thésards (une soutenance par an).

Du point de vue des chercheurs du labo, en revanche, on est passé de 1 thésard pour 3 chercheurs, à un pour 8. Autant vous dire que la bagarre pour les bourses de thèse va être rude, et qu’il va y avoir pas mal de gens qui vont être bloqués dans leur carrière.

L’idée de vouloir réduire le nombre de docteurs, pour garantir un boulot académique à tous, est dans l’air depuis un bon moment (probablement depuis hotdocs dans les années 90, ce qui au passage relativise les arguments sur le mode “mais on savait pas qu’on n’aurait pas de poste de MC à la sortie” : depuis 1995 au moins, si on voulait le savoir il n’y avait pas à creuser très loin). Mais elle est complètement irréaliste (elle revient à flinguer la carrière des seniors, en gros), et se base sur une conception de la thèse comme un pré-recrutement académique — ce qu’un doctorat n’est pas, et ne devrait pas être à mon sens. Un doctorat est un diplôme, et aussi un CDD de trois ans. Rien de moins, mais rien de plus.

Donc, je suis désolé de vous choquer, il faut accepter de vivre avec cette réalité, et surtout s’y adapter (par exemple en admettant le fait que un doctorat, 2 fois sur 3 ça ne donne pas un emploi dans la recherche publique !), et cesser de vouloir à tout prix vouloir bricoler le système, en disant qu’on va caser tout les docteurs à l’université, ou que faire autre chose c’est une reconversion un peu honteuse : c’est un débouché normal, naturel, et même majoritaire. »

Je continuais en affirmant que

« ... le problème c’est que dans tout ces débats, on prend le problème dans le mauvais sens : par le bout de “c’est vraiment trop injuste” ; ou alors par celui de “l’Université devrait embaucher plus de docteurs”. Ce qui est un peu la même chose, selon qu’on se place sur un plan personnel, ou global.

Sur le plan personnel, je pense qu’on admet tous plus ou moins qu’on n’a guère d’autre choix que de nager, que ce soit gaiement ou en étant convaincu qu’on est très malheureux ; que ce soit en admettant qu’on est responsable de son sort ou en regrettant qu’on ne s’occuppe pas plus de nous.

Sur le plan global, si il y a une chose de sûre, c’est que (1) l’université ne peut pas embaucher tous les docteurs qu’elle forme ; (2) et il est délicat de réduire fortement le nombre de docteurs, sans grandement déséquilibrer le système.

(%REM Le nombre de post-docs est relativement indifférent à ce raisonnement, puisque de cette façon on ne modifie pas les flux, au pire on les décale (flemme d’élaborer sur ce point ce soir mais j’essaie de faire un article un peu plus sérieux chez moi). )

Donc, le seul levier d’action qu’on a est en dehors de l’université, c’est en casant les docteurs ailleurs.

Et là, je sais bien que les entreprises sont des méchants qui n’aiment pas les docteurs et que c’est à cause des grandes écoles ; mais les universitaires ont une part de responsabilité, là-dedans. Parce que quand même, c’est nous qui les formons, nos étudiants ; c’est nous qui leur faisons passer le message que l’industrie c’est mal et c’est sale. C’est nous qui ne leur présentons aucune autre alternative que la recherche, c’est nous qui leur racontons à quel point la vie est dure pour les pauvres docteurs parce qu’il n’y a pas assez de jobs à l’université, et c’est encore nous qui nous étonnons après que les étudiants ne veulent plus faire de thèse !

Et autant sur tout les autres aspects (la mentalité des entreprise et les “hard numbers”), il n’y a pas grand chose que nous puissions faire ; autant là, on peut mener une action, efficace à relativement court terme en plus. Si nous arrivons à convaincre nos étudiants qu’ils peuvent avoir un avenir dans l’industrie, sans déchoir (il faudrait d’abord que nous nous en convainquions nous-même !), nous n’aurons pas réglé le problème des préjugés de l’industrie ; mais au moins nous aurons fait la moitié du chemin — et notre part du boulot. De façon plus efficace et plus constructive qu’en nous lamentant sur le manque de recrutements académiques…

Un dernier point, pour finir : évidemment, comme X le fait remarquer, la situation est rendue pire (à vivre, du point de vue des flux ça ne change pas grand chose) par le fait que, pour choisir le tiers des docteurs qui finira dans le monde académique, la sélection se fait sur des critères qui n’ont pas grand chose à voir avec les compétences en matière de recherche… »

(et je continuais en disant du mal des gens qui confondent "emploi scientifique" et "emploi des docteurs", ou qui se plaignent des conséquences de leurs décisions, mais ce n’est pas l’objet de ce billet).

Scientifique malgré tout, même dans mes moments grognons [1], j’ai donc pris mon courage à deux main et j’ai essayé de quantifier un peu tout ça, pour aller au-delà des impressions et des calculs "back of the enveloppe". Et j’ai construit un pett modèle de flux, pour estimer la proportion de docteurs pouvant espérer finir dans la recherche publique, et ce en fonction de différents paramètres.

Le modèle est évidemment très partiel, en particulier il ignore superbement l’étranger (que ce soit comme source ou comme puits de scientifiques, ou comme stockage en post doc). Il ne considère pas les différentes disciplines de façon individuelle, et est forcé de prendre des valeurs moyennes pour les durées de thèse et de post-doc (un modèle plus fin prendrait en compte des distributions raisonnables des durées, mais je n’ai pas le courage de le faire !).

Dans tout les cas, le fichier est là (scrollez...) pour tout ceux qui voudraient jouer avec, et je suis aussi tout prêt à le raffiner en prenant en compte d’autres facteurs, si des gens s’en sentent le courage !

Pour rendre à César... c’est Pascal Degiovanni qui, en son temps, m’avait montré un modèle de ce genre ; et m’avait convaincu que la solution à l’emploi des docteurs n’était pas académique (ie, créer des jobs à l’université ne change rien). La Guilde des Doctorants avait d’ailleurs écrit, il y a près de 10 ans :

« Le secteur privé constitue le seul réservoir extensible de débouchés stables pour les docteurs. Néanmoins, le marché de l’emploi doctoral ne retournera à l’équilibre que si le nombre de docteurs embauchés dans les entreprises passe de 2400 / an (taux 1998) à plus de 4000 / an. (…) D’un point de vue plus pragmatique, choisir de faire une thèse implique clairement d ’avoir un projet alternatif au projet “ CNRS/université ” : insertion dans l ’entreprise, ou bien dans l ’enseignement secondaire ou encore dans l ’administration (collectivités locales par exemple). Ce projet doit être affirmé raisonnablement tôt : un doctorant ne peut plus se permettre de se laisser porter jusqu’à la soutenance hors des réalités du monde sans se poser de questions. Le projet professionnel doit être activement préparé pendant la thèse (…) sous peine de surprises cuisantes. »

Construction du modèle :

Le modèle est bâti très simplement, avec quelques boîtes reliées par des flux. Chaque année, la variation du contenu d’une boîte est la somme de ce qui entre, moins ce qui sort, plus/moins les créations de postes.

Les flux sont reliés entre eux (et au volume des boîtes) par des paramètres qui permettent de les calculer ; on peut jouer avec le modèle en modifiant les paramètres, pour voir leur effet. Pour ce faire, jouez avec la feuille Excel jointe.

Principe de calcul du modèle

Les boîtes :

Dans ce modèle on consière :

- Les doctorants ;

- Les divers CDD de la recherche (ATER, post-doc...) ;

- Les permanents de la recherche, découpés en trois bandes d’âge (jeunes, moyens et vieux, en gros 30-40, 40-50 et 50-60 ans), pour modéliser un peu mieux les départs en retraite (en particulier les "effets retard" : si on ajoute plein de jeunes à la population de chercheurs, on n’augmente pas immédiatement les départs en retraite !).

Les flux :

- Le nombre de doctorants augmente chaque année du nombre de nouveaux thésards (PhD in) ; il diminue chaque année (PhD out) de trois façons, par embauche directe en CDI (Docs -> CDI) ; par passage en CDD (CDD in) ; par "sortie" du modèle en direction du secteur non-académique (Docs -> non acad).

- le nombre de CDD augmente exactement du nombre de thésards qui viennent en CDD (CDD in) ; il décroît d’un total (CDD out) qui se ventile en sorties du système académique (CDD -> non acad) et en embauche en CDI (CDD -> CDI).

- Le nombre de "jeunes" CDI augmente chaque année du nombre total de recrutement (Academics hiring) (on suppose que personne n’est recruté directement dans la bande des "moins jeunes", disons des 40-50 ans ; je pense que l’approximation n’est pas mauvaise). Il diminue par vieillissement de jeunes qui deviennent "moyens" (young -> med) et par sortie du système de quelques jeunes (pour aller faire autre chose ; à mon avis c’est rare mais je l’ai incorporé quand même) (Ret. Young).

- Les "moyens" augmentent du nombre de jeunes qui vieillissent (young -> med) et diminuent par départs (Ret. Med) ou vieillissement (med -> old).

- Les "anciens" augmentent par apport de moyens (med -> old) et décroissent du nombre de départs en retraite (Ret. Old).

Les paramètres et les calculs des flux :

- Les flux de départ à la retraite (des CDI) sont contrôlés par les constantes "Retirement rate" de chaque bande d’âge. Dans la mesure où les bandes font à peu près 10 ans, je les ai fixées à 10% pour les anciens et 1% pour les autres (ça ne change pas grand choe, si vous les mettez à zéro le résultat sera pas très différent, avec juste un peu moins de recrutements chaque année).

- Le recrutement académique chaque année est calculé comme la somme, d’une part des remplacements des départs en retraite ; d’autre part de la création de postes. Vous pouvez faire varier le taux de remplacement (Replacement rate, 1 par défaut) et les créations de postes (CDI growth).

- Les flux de passage jeunes -> moyens -> vieux sont calculés comme un pourcentage de la tranche d’âge, ce sont les deux "aging rates". A priori si les tranches font 10 ans, les deux sont de 10% par an.

- Les recrutements, dans ce modèle, sont soit des docteurs de l’année, soit des CDD. La répartition entre les deux catégories est données par "Hiring rate without post-doc", 15% par défaut : la proportion de postes pourvus par des gens sortant juste de thèse (le reste est pris sur les CDD).

- Le flux de sortie des doctorants est calculé comme le rapport entre le nombre de thésards, et la durée moyenne d’une thèse (PhD duration). Le flux d’entrée est la somme du flux de sortie (pour maintenir le nombre de thésards constant) + la croissance (ou diminution) du nombre de doctorants dans le système (PhD growth).

- De même, le flux de sortie des CDD est calculé comme une proportion du nombre total de CDD, contrôlée par la durée moyenne d’un CDD (ou d’une suite de CDD) (CDD duration). C’est probablement cet aspect du modèle qui gagnerait à être amélioré. Le flux d’entrée est la somme du flux d’entrée et de la croissance (CDD growth).

- Les flux vers le secteur non-académique sont ... ce qui reste, c’est à dire PhD out - (Docs -> CDD + CDD in) pour les docteurs et CDD out - CDD -> CDI pour les post-docs.

Le taux de recrutement direct, et la durée moyenne du post-doc, sont sans doute liés à la "pression" (nombre de candidats par poste) ; je n’ai pas essayé de le modéliser, mais je fais varier "à la main" ces deux paramètres. Si quelqu’un veut s’y coller...

Statistiques

Trois paquets de stats sont calculées :

- La proportion "instantanée" des docteurs et des CDD qui quittent le système académique (une valeur négative ici voudrait dire qu’on doit faire appel à des gens "en dehors" du modèle, étrangers, autres professionels, ou docteurs comptés comme "hors académique" une année précédente) ;

- Le devenir des thésards l’année de leur sortie ;

- Le devenir des thésards 3 ans après leur sortie. Ce calcul ne marche que si on prend 3 ans comme durée du post doc ; il regarde le devenir de la cohorte de l’année n-3, qui s’est répartie entre doc -> hors acad, doc -> CDI, doc -> CDD -> hors acad et doc -> CDD -> CDI. Probablement l’indicateur le plus intéressant dans la discussion sur l’avenir des docteurs.

- L’âge moyen des universitaires, en prenant 35 ans pour les jeunes, 45 ans pour les moyens, 55 ans pour les vieux ;

- L’âge moyen au recrutement, en prenant 24 ans + durée de la thèse pour la fin de thèse et en comptant les années de post-doc (en théorie on devrait commencr une thèse à bac+5 donc 23 ans, je pense que en moyenne les gens commencent un peu plus tard puisque si il y a des redoublements qui font qu’on peut commencer après, il est rare de commencer avant).

- Le rapport CDI/thésards et CDD/thésards, c’est à dire l’inverse du nombre de doctorants par chercheur ; et le nombre de thèses soutenues par an et par chercheur.

Constantes de départ

Les constantes de départ ont été récupérées dans l’ “enquête sur l’emploi scientifique en France” , édition 2009.

Pour les nombres de personnes, j’ai pris

- 75 000 chercheurs et enseignants-chercheurs ;

- 6000 post docs et 6000 ATER, pour un total de 12 000 CDD ;

- 38500 thésards (ce qui, avec une durée moyenne de 3.5 ans pour une thèse, fait 11 000 soutenances par an, chiffre du rapport).

Les autres paramètres sont mentionnés dans le paragraphe précédent : 3 ans de durée moyenne de post-doc/ATER et 15% de recrutement direct après la thèse ; 100% de remplacement des départs en retraite.

Scénarios

On peut maintenant utiliser le modèle pour explorer différents scénarios (NB, dans tout les cas je ne commence les modifications que à l’année 6, ce qui permet au modèle de se stabiliser avant de le perturber, pour avoir l’état initial !). Ils correspondent à différentes pages de la feuille excel jointe [2].

Etat de référence

A l’état de référence, on ne change rien aux chiffres de l’année 0. Il y a des petites fluctuations dues à la démographie, mais le modèle tend vers un état stable pas très éloigné de celui qu’on a actuellement, avec un gros quart des docteurs qui finissent employés dans le monde académique (27%) ; 60 % des docteurs et 37 % des "post-docs" qui partent à la fin de leurs contrats respectifs.

Supprimer les post-docs ne change rien

Dans le premier scénarion on mène une politique ambitieuse de "résorbtion de la précarité". Pendant 10 ans à partir de l’année 6, on remplace chaque année 1000 CDD par des CDI ; pour que le modèle ne donne pas de résultats aberrants, il faut aussi augmenter progressivement le taux de recutement direct après la thèse, ce qui est d’ailleurs le but de la manoeuvre..

En faisant ça, on dominue significativement l’âge moyen du recrutement, comme prévu. Mais l’effet sur les flux n’est pas aussi spectaculaire qu’on aurait pu le croire. De façon transistoire, bien sûr, le taux d’embauche s’améliore (après tout on a embauché 10 000 permanents de plus !) ; 3 ans après la thèse on passe de 27 à 35% de docteurs dans la recherche publique.

Sur le long terme, on améliore énormément l’avenir des post-docs : on passe de 36% de "pertes" à moins de 10% (fluctuant un peu avec la démographie). Mais ce gain est obtenu au détriment des docteurs sans CDD, dont le taux de fuite passe de 60 à 70% ; et sur le long terme le taux d’embauche à trois ans reste stable, autour de 27-30 % (il a augmenté un peu puisqu’il y a plus de chercheurs, donc plus de départs chaque année à remplacer).

En ajouter non plus d’ailleurs !

Dans ce deuxième exemple, je crée 10 000 CDD en10 ans à partir de l’année 6. Si je ne change rien d’autre, le résultat est à peu près inverse du cas précédent, comme prévu : transitoirement je diminue le nombre de docteurs hors système (ils vont tous faire un post-doc), de 60 à moins de 25% la meilleure année ; puis ce nombre remonte progressivement et se stabilise autour de 30 %. Comme prévu aussi, le nombre de post-docs sans poste augmnte de façon symétrique avant de se stbiliser à 66% (comparé à 37 % à l’état de base). Le taux global d’échec à 3 ans reste essentiellement constant à 73% (hors de la période transitoire), et pour cause puisque au final on recrute le même nombre de personnnes — que ce soit immédiatement après la thèse ou 3 ans plus tard !.

Si on remplace les CDI par des post-docs, évidemment, le résultat est plus drastique puisqu’on perd 10 000 postes dans ce modèle. Mais même comme ça, l’impact de 10 000 postes en moins n’est pas si énorme, on passe d’un taux de "pertes" à 3 ans de 73 à 77%.

Evidemment, on ne peut pas changer le nombre de post-docs sans que ça ne modifie le reste de l’écosystème ; en particulier on va avoir une durée des CDD qui va augmnter, et sans doute un taux de recrutement sans post-doc en chute libre. J’ai incorporé ces deux paramètres dans le tableau livré ici (du coup les calculs d’avenir à 3 ans deviennent un peu faux dans la période transitoire) ;

On veut des postes !

Dans le troisième scénario, le gouvernement nous a écouté et a crée 1000 postes par an pendant 10 ans, sans toucher au reste. C’est un soulagement pendant la période de création de postes (échec à 3 ans passant de 73 à 63 %), surtout pour les post-ocs d’ailleurs (36% -> 13 % de "pertes" après un post-doc) puis progressivement, on retrouve un nouvel état stationnaire très proche de l’état d’origine, un petit peu meilleur mais passer de 73 à 70 % d’échec, ce n’est quand même pas glorieux !

C’est la faute aux thésards

Historiquement, c’est dans les années 1995-2000 que le nombre de thésards a nettement augmenté. Regardons donc ce qui se passe si on double le nombre de thésards en 10 ans, passant de 20 000 à 40 000 de l’année 6 à l’année 15. J’ai aussi joué un peu sur la durée du post-doc et le taux de recrutement direct, et augmenté le nombre de CDD, un peu plus tard. Qualitativement (je n’ai pas essayé de chercher les vraies données pour vérifier si le modèle fitte), on observe une évolution qui ressemblerait assez à celle des années 90 à 2000 : forte augmentation de l’âge moyen au recrutement, proportion de plus en plus forte de docteurs hors monde académique, masqué dans un premier temps par l’augmentation des CDD mais qui explose quand on atteint le nouvel état stable.

C’est la faute aux thésards (bis)

Peut-on revenir à une situation "meilleure" en réduisant le nombre de thésards ? Ici, j’ai essayé de voir ce qu’il faudrait faire pour atteindre un nouvel état stable avec un taux de pertes de l’ordre de 20% (il y a toujours des gens qui ne veulent pas faire de recherche...).

Sans toucher aux post-docs, on y arrive en divisant le nombre de thésards par 3 environ (en passant de 38 500 à 12 000). Mais le modèle ne marche pas dans ce cas, parce qu’on n’a plus assez de thésards pour occuper tout les postes de CDD ! Si on modifie aussi, progressivement, le nombre et la durée des CDD, il faut pas mal bidouiller les chiffres pour tomber sur un modèle qui ne provonque pas de catastrophe (i.e., de situation où il n’y a plus assez de candidats pour occuper les postes !). En plus de modifier le taux de succès à long terme, on change aussi, bien sûr, l’âge moyen du recrutement (on revient à la situation des années 80, quoi).

Si on remplace enfin tout ces postes par des postes de chercheurs, poste pour poste .. d’abord ce n’est pas possible d’aller aussi loin ; il faut en effet un flux de docteurs suffisant pour remplacer les départs en retraite, en gros donc de 1/30 des permanents. L’équilibre s’établit, avec mes chiffres, à 107 000 permanents et 16 100 thèsards. Vu le relativement petit nombre de thésards par rapport aux CDD, si on veut continuer à avoir des CDD il faut pratiquement imposer le passage par là avant le recrutement (ie, taux de recrutement direct faible) ; ou alors il faut supprimr presque tout les CDD (comme dans mon tableau).

Ensuite, la transition est délicate à gérer ; à moins d’imaginer que d’un seul coup on réduise en masse la durée du post-doc et qu’on embauche tout les CDD d’un seul coup (douteux, dans la vraie vie), il faut faire ça de façon très progressive. Je n’ai pas eu le temps de parfaitement ajuster le modèle, vous voyez qu’il passe par des phases avec des chiffres négatifs (on ne pouvoit pas tout les postes) ; ça peut se régler en bricolant un peu les chiffres, mais ça montre que la transition serait difficile...

Enfin, si on regarde l’état final, on voit d’abord qu’il correspond à une forte hausse des chercheurs et enseignants chercheurs, de plus de 50%, avec ce que ça induit de coût à long terme (quand tout ces gens vont arriver en fin de carrière et avoir des gros salaires), de structure, de gestion, etc. (surtout que dans la vraie vie, on dépense moins pour un thésard que pour un permanent en terme de bureau, de frais de fonctionnement, etc.). On peut aussi se demander si ces gens seront des enseignants-chercheurs, et ce qu’ils enseigneront dans ce cas (on peut s’attendre à une inflation des volumes horaires des diplômes, et il faudra plus de salles, de matériel pédagogique... nos futurs collègues ne manqueront pas de se mettre en grève pour protester contre le manque de moyens !).

Mais ce qui est plus spectaculaire, c’est l’effet sur le fonctionnement humain des labos : on passe de 6 à 53 statutaires par CDD (autrement dit, on aura un ATER pour 50 personnes, et pas de post-docs ; ou un ATER et un post-doc pour 100 personnes !) : la gestion de congès sabbatiqus, longues maladies, ou simplement le battement de remplacement d’un départ (à l’heure actuelle, les ATER servent surtout à ce genre de remplacements) va être un cauchemar (je suppose que dans cette hypothèse, nos descendants le régleront en manifestant auprès du futur ministre pour réclamer plus de postes, pour leur permettre de couvrir les absences de collègues....). Quand à la possibilité d’accueillir un jeune chercheur étranger, ou d’ailleurs n’importe qui qui voudrait faire deux ou trois ans de recherche ailleurs avant de prendre un poste ; ou encore la possibilité de recruter vite quelqu’un, pour lancer un projet ; elles vont devenir quasiement inexistantes.

De même, on passe de 0.15 (une tout les 6 ans) à 0.04 (moins de une tout les 20 ans) soutenances par personne par an. Encadrer un thésard deviendra rare, et n’arrivera guère plus de une fois dans sa carrière (en gros, chacun formera son sucesseur et personne d’autre, ce qui est une autre façon de faire le raisonnement sur les places académiques : si on veut offrir un job académique à chaque thésard, il faut que chaque chercheur ne forme que un seul thésard). Difficile d’imaginer à quoi ça ressemblera...

In fine, le recrutement académique se déroulera, dans les faits, à l’entrée de la thèse ; puisque une admission en thèse sera, dans les faits, un passeport d’entrée pour un job académique. Ce qui déportera toute la compétition, le stress et la magouille trois ans plus tôt.

Post-Scriptum :

Faut-il le préciser ? Pour dire les choses clairement, si vous commencez ou voulez commencer une thèse, vous avez 1 chance sur 3 de trouver, au bout de plusieurs années, un emploi académique.

Si malgré celà vous voulez tenter l’aventure, je ne vous en découragerais pas (surtout si vous avez en plus l’excellente idée de vouloir travailler avec moi, j’ai plein de projets en tête mais hélas moins de financements... :-) ). Mais soyez conscient de vos chances réelles, et de la situation telle qu’elle est. En l’état actuel des choses, une thèse c’est un diplôme bien sûr, c’est aussi un CDD de trois ans ; c’est déjà pas mal, mais ce n’est rien de plus. En particulier ce n’est pas un pré-recrutement universitaire. Au bout de trois ans votre contrat se terminera. Que ferez-vous alors ?

Notes :

[1] Qui représentent 85% du temps, préciseront les cyniques et ceuxqui me conaissent suffisament !

[2] C’est fait avec Excel 2007 et enregistré au format 2003, je ne garantis pas la compatibilité parfaite avec OOo

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Documents joints à l'article

Modélisation de flux de docteurs et de chercheurs
Excel | 455 ko | document publié le 12 mars 2010
 

Commentaires de l'article

 
Rémi
Le 17 mars 2010

Deux-trois remarques, en tant que pauvre docteur qui est obligé de se prostituer aux méchantes industries :

D’abord, un biais de toutes ces discussions (en tout cas, celles que je vois en général), c’est qu’elles sont essentiellement entre universitaires, et que si 2/3 des docteurs ne restent pas dans l’université, c’est peut-être pas uniquement parce qu’ils n’ont pas de postes, mais plutôt parce qu’ils n’en veulent pas ! Tu le modélises sous forme d’un flux de sortie minimal, mais je me demande si tu ne sous-estimes pas ce flux, en le mettant à 20 % (seulement).

Ensuite, je crois qu’il est bon de rappeler que la politique générale de la recherche, ça n’est pas uniquement aux chercheurs de la décider. L’industrie, celle qui finit par embaucher ces 2/3 de docteurs par an (parce qu’à long terme, je ne crois pas qu’ils soient chômeurs), elle est bien contente d’avoir des docteurs (cad des gens avec une expérience professionnelle — oui ! —, des connaissances pointues, etc.). Et elle peut, légitimement, vouloir un système où pas plus d’un tiers des docteurs restent dans le système universitaire. Après tout, l’argent des universités et du CNRS, il vient (entre autres) des impôts des entreprises...

Pour finir, j’ai trouvé récemment une illustration frappante de la mauvaise image des industries dans la recherche publique française : quand je regarde les universités/centres de recherche publiques dont je connais des gens (professionnellement), je trouve, sans me creuser la tête, Bergen, Imperial College, Aberdeen, Stanford, Colorado School of Mines, CSIRO... mais en France ? De temps à autres (cad peut-être une fois par an, maxi), deux grandes écoles (ENSG et Mines de Paris). Exceptionnellement, je me souviens avoir eu affaire à des gens de l’université de Marseille, une fois.

Je ne prétend pas que mon cas particulier prouve quoi que ce soit, mais je propose le jeu inverse : ceux qui sont dans une université française, avec combien d’entreprises êtes-vous en contact (je ne parle pas forcément de collaboration formelle, juste de gens que vous croisez régulièrement, de personnes dont vous reconnaissez le nom dans un séminaire ou ailleurs, d’entreprises qui suivent les travaux de votre groupe) ? Et ceux qui sont dans une université ailleurs, ou pendant un post-doc ailleurs ?

 
Jeff
Le 18 mars 2010

D’abord, un biais de toutes ces discussions (en tout cas, celles que je vois en général), c’est qu’elles sont essentiellement entre universitaires, et que si 2/3 des docteurs ne restent pas dans l’université, c’est peut-être pas uniquement parce qu’ils n’ont pas de postes, mais plutôt parce qu’ils n’en veulent pas !

It’s not a bug, it’s a feature. J’ai construit ce modèle pour réagir à une discussion, en effet académo-académique, sur le thème "pourqoi les docteurs [qui le veulent] ne peuvent-ils pas tous travailler dans la recherche publique ; et le modèle montre que c’est structurel et pas conjoncturel. Donc en effet, ce petit travail n’a aucune prétention à modéliser le devenir professionel des docteurs en général ; dans l’optique de ce modèle je ne m’intéresse qu’à un seul réservoir (au sens des géochimistes, pas des pétroliers !), celui des docteurs à l’université. Tout le reste — que ce soit secteur privé ou chomâge !— est regroupé dans "autres". Ce qui ne veut évidemment pas dire que je considère que ce soit la même chose ou que seule l’université soit un débouché valable pour un docteur : c’est tout le contraire, et c’est bien ma conclusion : 2/3 d’entre vous ne travailleront pas dans la recherche publique, donc si vous commencez une thèse avec le CNRS comme seule perspective de carrière vous allez avoir des ennuis.

En un sens, c’est clair que je ne m’adresse pas aux gens comme toi, dont le projet de carrière dès le début était industriel. Ce sont les autres qu’il faut convaincre...

Tu le modélises sous forme d’un flux de sortie minimal, mais je me demande si tu ne sous-estimes pas ce flux, en le mettant à 20 % (seulement).

Non en fait je le mets à rien du tout et je ne le modélise pas, puisque les gens qui vont dans l’industrie rentrent dans ma case "hors académique", que je ne détaille pas.

Ensuite, je crois qu’il est bon de rappeler que la politique générale de la recherche, ça n’est pas uniquement aux chercheurs de la décider. L’industrie, celle qui finit par embaucher ces 2/3 de docteurs par an (parce qu’à long terme, je ne crois pas qu’ils soient chômeurs), elle est bien contente d’avoir des docteurs (cad des gens avec une expérience professionnelle — oui ! —, des connaissances pointues, etc.). Et elle peut, légitimement, vouloir un système où pas plus d’un tiers des docteurs restent dans le système universitaire. Après tout, l’argent des universités et du CNRS, il vient (entre autres) des impôts des entreprises...

Indeed, mais là ce n’est pas le sujet que je voulais aborder. Ceci dit, je l’ai déjà mentionné en réponse au billet de Tom Roud que je cite en intro, dans une série de commentaires (ici, par exemple). Où en effet je m’étais un peu énervé contre le nombrilisme qui vise à confondre "emploi scientifique" et "emploi des docteurs".

Pour finir, j’ai trouvé récemment une illustration frappante de la mauvaise image des industries dans la recherche publique française : quand je regarde les universités/centres de recherche publiques dont je connais des gens (professionnellement), je trouve, sans me creuser la tête, Bergen, Imperial College, Aberdeen, Stanford, Colorado School of Mines, CSIRO... mais en France ? De temps à autres (cad peut-être une fois par an, maxi), deux grandes écoles (ENSG et Mines de Paris). Exceptionnellement, je me souviens avoir eu affaire à des gens de l’université de Marseille, une fois.

Tout à fait, c’est un peu un problème d’oeuf et de poule tout ça : les docteurs français (et leurs universités qui les forment !) se méfient des entreprises parce que les entreprises ne recrutent pas de docteurs ; et les entreprises ne recrutent pas de docteurs parce qu’elles en ont marre de voir des docteurs leur cracher dessus.... Ca peut durer longtemps.

 
mixlamalice
Le 18 mars 2010

"et les entreprises ne recrutent pas de docteurs parce qu’elles en ont marre de voir des docteurs leur cracher dessus..."

Et aussi quand même parce que la plupart des dirigeants/recruteurs ont un parcours estampillé école d’ingé/de commerce, avec un instinct grégaire souvent assez développé.

Exemple lu dans la désormais célèbre lettre de démission de Colmez, dans la bouche d’un patron de société informatique "on a du mal à recruter des docteurs : un polytechnicien, un centralien, on sait ce que c’est. Un docteur, on ne sait pas".

Mais sinon, oui, il y a un effet serpent qui se mord la queue fait de méfiance réciproque, basée principalement sur une méconnaissance respective. Qui l’entretient le plus, je n’en sais rien, mais ça existe, même si ça va il me semble en s’améliorant, et c’est je crois assez typiquement franco-français.

 
Rémi
Le 18 mars 2010

J’ai oublié de préciser que mon commentaire précédent n’avait en fait pas grand chose à voir avec ton modèle... Pour ce qu’il cherche à modéliser, il me semble assez pertinent, et je ne te reproche pas de ne pas avoir détaillé une partie du modèle (le "non-académique") qui ne t’intéressait pas dans ce cadre.

Néanmoins, ce que je voulais dire, c’est que je trouve que les universitaires (français, du moins) raisonnent à mon avis bien trop en vase clos. Toutes ces critiques de débouchés, de devenir des docteurs, de la recherche, c’est basé sur le postulat fondamental que la recherche (ou la Recherche, la Vraie) ne peut être que le fait des universités. En matière de conservatisme et de refus de l’ouverture, je trouve que ça se pose là, quand même.

Et si, au lieu de se demander si un futur CDI devrait ou non avoir fait un post-doc (ou plus) après sa thèse, on se demandait si il ne devrait pas avoir bossé dans l’industrie ?

 
Jeff
Le 19 mars 2010

Oh, totalement d’accord avec toi, bien sûr. Disons que "tactiquement", une partie de ce changement dementalité passe par la réalisation du fait que commencer une thèse ne conduit pas forcément à la fac. Pour le moment un des obstacles est que les gens croient que c’est (1) normal ; (2) bien ; (3) automatique, les 3 étant liés. Si on arrive à démonter un des trois, c’est une façon d’ouvrir une brèche. Pas la seule — à ta façons tu t’attaques à (1) et (2) —.

A propos, tu connaitrais pas des gens chez Areva, histoire de proposer des thèses en Cifre ou équivalent ? J’apporte l’HDR et l’université, la connaissance du terrain, l’accès aux méthodes analytiques....

 
erathrya
Le 25 mars 2010

et si on utilise le vrai chiffre pour le nombre de doctorants page 27 "Dans les universités et établissements assimilés, le nombre de doctorants a augmenté de près de 6 000 entre 2001-2002 et 2008-2009, pour atteindre 67 600 environ."

ca change quelquechose au modele ?

Sinon, pour la reconversion dans l’industrie aprés 3 ans de postdoc, il y a l’option choisir un pays ou les ingenieurs n’existent pas -> le royaume-Uni. testé et approuvé !

 
Jeff
Le 26 mars 2010

Ah oui, je sais plus où j’ai trouvé les chiffres... 40 000, c’est peut être le nombre de doctorants financés, je sais plus. Ce rapport est pénible à utiliser, il ne compte pas les choses avec le même périmètre d’un tableau à l’autre !

En l’occurence, ce qui contrôle mon modèle c’est le flux de soutenances par an, et pas le nombre de docteurs ; le chiffre de 12-13 000 soutenances est aussi dans le rapport, je crois, et il n’est à vrai dire pas incohérent avec 67 000 inscrits en thèse : ça veut dire que la moyenne de durée des thèses est de 5 ans, ce qui en prenant en compte les très longues thèses de SHS, et aussi un certain nombre d’abandon en cours de route, semble plausible. Bref, avec 67 000 doctorants et une durée moyenne de 5 ans, tu va retomber à peu près sur les mêmes chiffres. Mais tu n’es pas obligé de me croire, c’est pour ça que j’ai mis le fichier excel, pour permettre aux gens de jouer avec !

Au fond des choses, de toutes façons, la conclusion qualitative est inévitable : il n’y a pas moyen de garder à la fois un ratio permanents:thésards compatible avec le fonctionnement des labos, tout en assurant un débouché académique à tout les docteurs (ce n’est d’ailleurs même pas souhaitable, comme Rémi le fait remarquer plus haut). Et ça, quelles que soient les hypothèses qu’on prend, ce sera pareil.

 
Smazy
Le 14 avril 2010

Au-delà du débat politique sur lequel ce modèle essaie d’apporter 2-3 briques de réflexions, où on reconnaît la pensée limpide et aboutie de Pascal Degiovanni, de la Guilde et de la CJC, j’aimerai souligner ici 5 problèmes techniques concernant le modèle lui-même.

- erreur de raisonnement en comparant un stock (90 000 EC) et un flux (10 000 Dr). Il faut comparer un stock à un stock pour avoir un idée du taux d’encadrement. Et alors (68 000/90 000) on a une vision beaucoup moins idéale des conditions d’encadrement, mais aussi du taux de contractualisation et rémunération des doctorants pour leurs travaux de recherches doctorales.

- Ce modèle a un gros défaut : institutionnaliser le CDD académique (appelé couramment "post-doc" sans que cela ait le moindre sens). Autant dire que ce modèle justifie la précarité et le besoin de recrutement de main d’oeuvre bon marché et dévalorisante pour l’université et ses chercheurs contractuels (lorsqu’ils bénéficient d’un contrat !), normalise des pratiques de ressources humaines qui seraient jugées honteuses en dehors du secteur académique.

- De plus, ce modèle est comme tout modèle forcément simpliste. Il ne considère pas les flux internationaux : 1/3 des doctorants ne sont pas de nationalité française, 15% des recrutés EC dont une part non négligeable directement sur statut professeur. Les flux qui en découlent ne sont pas négligeables. Et que dire des 10 à 15 % (chiffres peu stables et fiables) d’enseignants du secondaire réalisant péniblement des recherches doctorales en parallèle de leur emploi ? (Je n’évoque même pas ici l’absence de reconnaissance du ministère de l’éducation nationale qui dévalorise ces personnes et empêche que ces recherches se déroulent dans de bonnes conditions en n’ayant pas un accord libérant du temps et des conditions de travail pour mener de front ces deux activités professionnelles). On est sur des stocks non négligeables là aussi.

- Les flux n’ont rien à voir non plus d’une pratique disciplinaire à l’autre (les matheux et les physiciens n’ont pas du tout le même type de parcours, pour des raisons de structure de l’emploi, de nécessité liées aux pratiques de recherche, comme le besoin de travailler en équipe ou sur de gros équipements... et de culture), voire d’un établissement à l’autre (cas typiques le CEA et une université SHS). Le parcours typique proposé ici ne recouvre qu’une part réduite de la réalité de terrain.

- Les parcours "atypiques" ne sont pas non plus intégrés à ce modèle, comme quelqu’un qui après son doctorat passe 10 ans dans le secteur privé avant de se faire recruter par une université, via un post de PAST d’abord puis de professeur tout court, justement pour cette double expérience académique/privé ? NB, ça marche aussi avec les Dr ayant un emploi dans la fonction publique hors recherche. Ces parcours non linéaires sont de plus en plus courants et nombreux. Un modèle linéaire ne peut pas rendre compte de ces réalités pourtant souvent vécues.

Pour conclure, des services du ministère ont réalisé plusieurs modèles de ce type, depuis 4 ans, soit appliqués à l’ensemble de la population doctorale, soit à certaines disciplines. Il s’agissait non pas de produire des outils d’aide à la décision (ce que cela n’a pas été), mais des supports de discussion dans le cadre de discussions entre les principaux acteurs concernés (appelées en jargon de technocrate "concertation sociale"). Ils n’ont donc pas été publiés. Et les manifestations de ces derniers hivers justifient que ce type de modèle, qui n’a d’intérêt que par le discours qui les construit et non par la véracité de leurs résultats, ne soit pas publié.

Bonne construction intellectuelle à vous, mais n’oubliez pas que l’important, c’est le vécu sur le terrain. Et là chacun a sa part de responsabilité. Le "système" n’est la plupart du temps qu’une excuse pour s’en distancier, quand le bonheur pourrait être dans le pré.

 
Jeff
Le 14 avril 2010

... ce modèle essaie d’apporter 2-3 briques de réflexions, où on reconnaît la pensée limpide et aboutie de Pascal Degiovanni, de la Guilde et de la CJC,

Oui absolument, c’est une influence assumée voire revendiquée !

erreur de raisonnement en comparant un stock (90 000 EC) et un flux (10 000 Dr). Il faut comparer un stock à un stock pour avoir un idée du taux d’encadrement.

C’est vrai en théorie, du point de vue des maths du modèle. En pratique je suis moins certain : ce qui est "productif" du point de vue d’un encadrant, ce n’est pas d’avoir un thésard, mais d’avoir une thèse (un projet de recherche complété et terminé). Une thèse se qui dure 6 ans n’apporte pas beaucoup plus qu’une qui dure 3 ans, toutes choses égales par ailleurs. Encadrer un étudiant pendant 6 ans, ou deux pendant 3 ans chacun, ce n’est pas pareil ; donc faire le calcul sur le nombre de thèses soutenues, et pas le nombre de thésards "actifs", reflète une certaine réalité, pas forcément la même que celle que vous proposez.

Ce modèle a un gros défaut : institutionnaliser le CDD académique

Non, pas vraiment. Il démontre au contraire que ça ne change rien au problème — ni dans un sens, ni dans l’autre.

Autant dire que ce modèle justifie la précarité et le besoin de recrutement de main d’oeuvre bon marché et dévalorisante pour l’université et ses chercheurs contractuels (lorsqu’ils bénéficient d’un contrat !), normalise des pratiques de ressources humaines qui seraient jugées honteuses en dehors du secteur académique.

Non plus, parce qu’un modèle ne justife rien du tout — les interprétations qu’on en fait, éventuellement. Et là, je vous laisse la responsabilité de vos interprétations politiques. Ce n’est pas l’objet de cet article.

De plus, ce modèle est comme tout modèle forcément simpliste.

Disons que ça dépend du temps qu’on consacre à l’élaborer, mais un modèle construit en 3 heures est en effet rarement très évolué. Ca ne veut pas forcément dire qu’il ne répond pas à certaines questions : un modèle est, par contre, toujours fait pour répondre à une question bien précise.

Il ne considère pas les flux internationaux : 1/3 des doctorants ne sont pas de nationalité française, 15% des recrutés EC dont une part non négligeable directement sur statut professeur. Les flux qui en découlent ne sont pas négligeables.

Oui et non. En effet les recrutés internationaux ne sont pas du tout modélisés. En revanche tout les gens qui ne cherchent pas un poste dans la recherche publique Française, quel qu’en soit la raison (projet professionel hors académique comme Rémi le souligne plus haut, changement de pays, etc...), sont tous comptés dans le flux "sans poste" ; flux qui ne fait pas la différence entre sans poste dans le système académique français par choix, ou par défaut. Ce qui est, encore une fois, "not a bug but a feature", le modèle visant surtout à montrer pourquoi il est structurellement impossible que tout les docteurs graduant en France y trouvent un emploi académique. En revanche, il n’essaye pas de dire si c’est mal ou si c’est bien, ni si c’est satisfaisant ou insatisfaisant pour les personnes impliquées. C’est vous qui plaquez votre interprétation sur les chiffres et supposez que tout les gens qui n’ont pas de poste académique en France le regrettent.

Les flux n’ont rien à voir non plus d’une pratique disciplinaire à l’autre

Oui, c’est parfaitement exact, mais là je n’ai ni le temps ni les données pour faire mieux. La feuille de calcul est à considérer comme étant sous licence "creative commons" ou assimilées, vous êtes donc libres de modifier et d’améliorer en ce sens.

Les parcours "atypiques" ne sont pas non plus intégrés à ce modèle, comme quelqu’un qui après son doctorat passe 10 ans dans le secteur privé avant de se faire recruter par une université, via un post de PAST d’abord puis de professeur tout court, justement pour cette double expérience académique/privé ?

Je suis parti du principe que ça resterait marginal en nombre ; ce serait facile, sinon à modéliser, du moins à prendre en compte de façon simple en jouant sur les flux de passage entre les tranches d’âges. Je doute que ça change très fort les conclusions au premier ordre.

Pour conclure, des services du ministère ont réalisé plusieurs modèles de ce type, depuis 4 ans,

C’est quand même plus leur boulot que le mien...

 

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12 mars 2010
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