De l’ANR en particulier et des spécificités Françaises en général

Le 28 janvier 2010, par Jeff,

Dans un article précédent, je laisser échapper un peu de mauvaise humeur sur certains aspects de micro-management irréaliste qu’on peut trouver dans les demandes de financement ANR. Un commentateur anonyme me faisait remarquer que oui certes, mais que en fait une demande ANR c’est un projet comme les autres, et qu’il suffit d’expliquer ce qu’on veut faire.

En un sens bien sûr, c’est tout à fait vrai. Et en fait, écrire un projet de recherche suit un plan relativement simple et classique. On explique de quoi on parle (« contexte scientifique ») ; ce qu’on veut faire, et pourquoi on veut le faire ; on dit comment on veut le faire, avec quels moyens (matériels et humains) et à quelle vitesse. Souvent on explique aussi pourquoi on se croit compétent pour mener à bien ce projet (en général, parce qu’on a une expérience antérieure de ce genre de problèmes !) ; et la plupart des agences de financement demandent ensuite de dire quels sont les résultats attendus (ce que je trouve, en général, désagréable à écrire parce que, dans mon cas au moins, c’est de la paraphrase de la partie « ce que je veux faire », le résultat attendu étant « répondre à cette question » ; mais pour les projets qui nécessitent des développements techniques ou méthodologique, c’est sûrement différent). Selon les endroits, on peut rajouter des particularités locales (en Afrique du Sud, on nous demandant en quoi notre projet allait contribuer à « equity and redress » par exemple).

Mais d’un autre coté, on peut s’amuser à comparer la façon dont on nous le demande. J’ai justement dans mon disque dur les documents de soumission de deux projets, un que j’ai soumis à la NRF, l’autre à l’ANR ; précisons que dans les deux cas, ce sont des projets de la même taille – mon activité de recherche principale pendant 4 à 5 ans.

Comparons donc les rubriques à remplir, et les instructions :

Contexte scientifique

NRF ANR
Problem identification. State main research questions or problem statement. 1. CONTEXTE ET POSITIONNEMENT DU PROJET / CONTEXT AND POSITIONNING OF THE PROPOSAL
(2 pages maximum)
Présentation générale du problème qu’il est proposé de traiter dans le projet et du cadre de travail
Préciser plus particulièrement le :
  • positionnement du projet par rapport au contexte : vis-à-vis des projets et recherches antérieurs, concurrents, complémentaires, des brevets et standards…

  • positionnement du projet aux niveaux européen et international,

  • éventuels enjeux sociétaux, économiques, environnementaux, …

Ce qu’on veut faire, et pourquoi c’est important

NRFANR
Rationale and Motivation. Provide the context (national and/or international) of the proposed research together with a review of the literature and other relevant resources. AND State the strategic importance of the research and how the research is relevant to the selected NRF Focus Area (please read the Descriptions of the Focus Area Programme at www.nrf.ac.za). 2. DESCRIPTION SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE / SCIENTIFIC AND TECHNICAL DESCRIPTION
2.1. ÉTAT DE L’ART / BACKGROUND, STATE OF ART
(2 pages maximum) Présenter un état de l’art national et international dressant l’état des connaissances sur le sujet et décrivant le contexte et les enjeux scientifiques dans lequel se situe le projet. Faire apparaître d’éventuels résultats préliminaires.
2.2. OBJECTIFS ET CARACTÈRE AMBITIEUX/NOVATEUR DU PROJET / RATIONALE HIGHLIGHTING THE ORIGINALITY AND NOVELTY OF THE PROPOSAL
(2 pages maximum)
Décrire les objectifs scientifiques/techniques du projet. Détailler les caractères d’originalité et de nouveauté par rapport aux axes de recherche du laboratoire du responsable scientifique. Présenter les avancées scientifiques attendue. Préciser l’originalité et le caractère ambitieux du projet.
Détailler les verrous scientifiques et techniques à lever par la réalisation du projet.
Décrire éventuellement le ou les produits finaux développés à l’issue du projet montrant le caractère innovant du projet.
Présenter les résultats escomptés en proposant si possible des critères de réussite et d’évaluation adaptés au type de projet, permettant d’évaluer les résultats en fin de projet.
Présenter le potentiel de pérennisation de l’équipe en fin de projet
Le cas échéant, démontrer l’articulation entre les disciplines scientifiques et le caractère interdisciplinaire du projet.

Comment on veut le faire ?

NRFANR
Research Aims. Provide details on the aims of the research project. These should focus on research-related aims and not capacity or human resource development aims.
Workplan – Research Approaches/Methods/ Techniques Detailed descriptions should be provided on the research approach, methods and techniques. Description should also include data collection and analysis and other relevant information.
3. PROGRAMME SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE, ORGANISATION DU PROJET / SCIENTIFIC AND TECHNICAL PROGRAMME, PROJECT MANAGEMENT
3.1. PROGRAMME SCIENTIFIQUE ET STRUCTURATION DU PROJET / SCIENTIFIC PROGRAMME, SPECIFIC AIMS OF THE PROPOSAL
(4 pages maximum)
Présentez le programme scientifique, la méthodologie et la structuration du projet.
Justifiez la décomposition en tâches du programme de travail en cohérence avec les objectifs poursuivis.
Les tâches représentent les grandes phases du projet. Elles sont en nombre limité.
Présenter les liens entre les différentes tâches (si possible, utilisez un diagramme ou un organigramme technique).
3.2. COORDINATION DU PROJET / PROJECT MANAGEMENT
(2 pages maximum)
Préciser les aspects organisationnels du projet et les modalités de coordination (si possible individualisation d’une tâche coordination : cf. tâche 0 du document de soumission A).
3.3. DESCRIPTION DES TRAVAUX PAR TÂCHE / DETAILED DESCRIPTION OF THE WORK ORGANISED BY TASKS
(idéalement 1 ou 2 pages par tâche)
Pour chacune d’entre elle, décrire :
  • son responsable et les participants impliqués (si possible, sous forme graphique),

  • ses objectifs,

  • le programme détaillé des travaux,

  • la description des méthodes, des choix techniques et des solutions envisagés,

  • les risques et les solutions de repli envisagées, les indicateurs de succès associés aux objectifs et les livrables,

  • les contributions des participants (le « qui fait quoi »).

3.3.1 TACHE 1 / TASK 1
3.3.2 TACHE 2 / TASK 2
Etc.

Avec quels moyens ?

NRFANR
(tableau à remplir sur le site web, avec une colonne par an et 8 lignes : Research supply, research equipment, travel - domestic, travel - international, etc. Les lignes correspondent à des postes budgétaires compréhensibles par un chercheur. Les totaux correspondent au budget distribué chaque année.) Tableaux à remplir, un par partenaire. Une ligne par tâche et une colonne par type de budget, vu du point de vue de l’administration : personnels permanents, personnels non-permanents, dépenses internes, dépenses externes. Pas de ventilation dans le temps. Le total ne correspond pas au budget qui sera distribué (coût total vs. financement demandé), et on ne sait pas quand il arrivera (pas de dates). En plus, remplir la section suivante :
6. JUSTIFICATION SCIENTIFIQUE DES MOYENS DEMANDES / SCIENTIFIC JUSTIFICATION OF REQUESTED BUDGET
On présentera ici la justification scientifique et technique des moyens demandés dans le document de soumission A. Ces moyens sont synthétisés à l’échelle du projet dans la fiche « Tableaux récapitulatifs » dans ce document de soumission A.
Justifier les moyens demandés en distinguant les différents postes de dépenses selon le canevas suivant :.
  • Équipement / Equipment

Préciser la nature des équipements* et justifier le choix des équipements Si nécessaire, préciser la part de financement demandé sur le projet et si les achats envisagés doivent être complétés par d’autres sources de financement. Si tel est le cas, indiquer le montant et l’origine de ces financements complémentaires.
*Un devis sera demandé si le projet est retenu pour financement.
  • Personnel / Staff

Le personnel non permanent (thèses, post- doctorants, CDD..) financé sur le projet devra être justifié.
Fournir les profils des postes à pourvoir pour les personnels à recruter (une demi page maximum par type de poste)
Pour les thèses (ne concerne ni la biologie-santé, ni les sciences humaines et sociales), préciser si des demandes de bourse de thèse sont prévues ou en cours, en préciser la nature et la part de financement imputable au projet.
  • Prestation de service externe / Subcontracting

Préciser :
    • la nature des prestations
    • le type de prestataire.

  • Missions / Missions

Préciser :
    • les missions liées aux travaux d’acquisition sur le terrain (campagnes de mesures…)
    • les missions relevant de colloques, congrès…

  • Dépenses justifiées sur une procédure de facturation interne / Internal expenses

Préciser la nature des prestations
  • Autres dépenses de fonctionnement / Other expenses Toute dépense significative relevant de ce poste devra être justifiée.

Quand ?

NRFANR
Workplan – Research Activities This section includes the workplan which should focus on research activities and their associated milestones (please attach a gantt chart, if possible). Description should also include information on timeframes and responsibilities, how students will be involved, availability of specialized equipment, infrastructure and resources and other relevant information.3.4. CALENDRIER DES TACHES, LIVRABLES ET JALONS / PLANNING OF TASKS, DELIVERABLES AND MILESTONES
(2 pages maximum)
Présenter sous forme graphique un échéancier des différentes tâches et leurs dépendances (par exemple, utiliser un diagramme de Gantt).
Présenter un tableau synthétique de l’ensemble des livrables du projet (numéro de tâche, date, intitulé, responsable).
Préciser de façon synthétique les jalons scientifiques et/ou techniques, les points bloquants ou aléas qui risquent de remettre en cause l’aboutissement du projet ainsi que les réunions de projet prévues.

Les résultats espérés

NRFANR
Potential Outcomes Indicate the relevance of the proposed research in relation to the following :
  • Expected national and/or international acclaim for the research and contribution of research outputs to building the knowledge base

  • Exploitability of outputs e.g. applicability to community development, improved products, processes, services in SA, region and/or continent

  • Expected effects of research results on user sectors

  • Appropriateness of the knowledge dissemination strategy in view of the above
4. STRATEGIE DE VALORISATION DES RESULTATS ET MODE DE PROTECTION ET D’EXPLOITATION DES RESULTATS / DATA MANAGEMENT, DATA SHARING, INTELLECTUAL PROPERTY AND RESULTS EXPLOITATION
(1 à 2 pages)
Présenter les stratégies de valorisation des résultats :
  • la communication scientifique ;

  • la communication auprès du grand public, le cas échéant ;

  • la valorisation des résultats attendus ;

  • les retombées scientifiques et techniques,

  • autres retombées (normalisation, information des pouvoirs publics, ...).

Présenter les grandes lignes des modes de protection et d’exploitation des résultats.

Les préoccupations locales

NRFANR
Potential Impact on HR Development
Outline the impact this proposal has on human resource development in terms of :
  • Extent and appropriateness of research training (e.g. opportunities for training and experience provided to students)

  • Nature and significance of co-investigators and research collaborators

  • Nature and significance of inter-institutional collaborations

  • Appropriateness of human resource capacity development for a specific science domain/discipline/area of application/employment sector or for the development of scarce skills.

Potential Impact on Redress and Equity
Outline the impact of this proposal on redress and equity (in terms of race and gender) in relation to the issues listed under “Potential Impact on HR Development”.
Rien.

Pourquoi on se croit capable de le faire

NRFANR
Chaque chercheur inscrit auprès de la NRF, c’est à dire à peu près tout le monde, a un espace personnel en ligne sur le site NRF pour mettre à jour son CV et sa liste de publications, qui sont automatiquement ajoutés à toute demande de projet sans qu’il n’y ait rien d’autre à faire5. ORGANISATION DU PROJET / PROPOSAL ORGANISATION
5.1. DESCRIPTION, ADÉQUATION ET COMPLÉMENTARITÉ DES PARTICIPANTS / RELEVANCE AND COMPLEMENTARITY OF THE PARTNERS WITHIN THE CONSORTIUM
(maximum une demi page par participant)
Fournir ici les éléments permettant d’apprécier la qualification des participants dans le projet (le « pourquoi qui fait quoi »). Il peut s’agir de réalisations passées, d’indicateurs (publications, brevets), de l’intérêt du participant pour le projet….
Fournir en annexe 7.2 une présentation plus détaillée des participants, de leur savoir- faire et de leurs apports et attentes dans le projet.
Montrer la complémentarité et la valeur ajoutée des coopérations entre les différents participants. L’interdisciplinarité et l’ouverture à diverses collaborations seront à justifier en accord avec les orientations du projet. (une page maximum)
5.2. QUALIFICATION DU PORTEUR DU PROJET / QUALIFICATION OF THE PRINCIPAL INVESTIGATOR
(une demi page maximum)
Fournir les éléments permettant de juger la capacité du coordinateur à coordonner le projet.
5.3. QUALIFICATION, ROLE ET IMPLICATION DES PARTICIPANTS / CONTRIBUTION AND QUALIFICATION OF EACH PROJECT PARTICIPANT
Remplir le tableau ci-dessous en y précisant la qualification, les activités principales et les compétences propres de chaque participant :
(nom-prénom-emploi actuel-unité de rattachement et lieu-discipline-personne.mois-rôles/responsabilités dans le projet)
Pour chacune des personnes dont l’implication dans le projet est supérieure à 25% de son temps sur la totalité du projet, une biographie d’une page maximum sera placée en annexe 7.2 du présent document qui comportera :
  • Nom, prénom, âge, cursus, situation actuelle

  • Autres expériences professionnelles

  • Liste des cinq publications (ou brevets) les plus significatives des cinq dernières années, nombre de publications dans les revues internationales ou actes de congrès à comité de lecture.

  • Prix, distinctions

Si besoin, pour chacune des personnes, leur implication dans d’autres projets (Contrats publics et privés effectués ou en cours sur les trois dernières années) sera présentée selon le modèle fourni en annexe 7.3. On précisera l’implication dans des projets européens ou dans d’autres types de projets nationaux ou internationaux. Expliciter l’articulation entre les travaux proposés et les travaux antérieurs ou déjà en cours.
7. ANNEXES
7.2. BIOGRAPHIES / CV, RESUME
(une page maximum par personne) Cf. § 5.3.
7.3. IMPLICATION DES PERSONNES DANS D’AUTRES CONTRATS / INVOLVEMENT OF PROJECT PARTICPANTS TO OTHER GRANTS, CONTRACTS, ETC…
Cf. § 5.3.
Mentionner ici les projets en cours d’évaluation soit au sein de programmes de l’ANR, soit auprès d’organismes, de fondations, à l’Union Européenne, etc. que ce soit comme coordinateur ou comme partenaire. Pour chacun, donner le nom de l’appel à projets, le titre du projet et le nom du coordinateur.
(tableau : nom-personne.mois-intitulé de l’appel à projet, source de financement, montant attribué-titre du projet-nom du coordinateur-dates)

Et alors ?

On peut, bien sûr, simplement s’amuser des différences (les documents originaux sont joints à ce projet, si vous voulez vérifier, en bons scientifiques). Mais j’y vois, pour ma part, des caractéristiques que je retrouve partout dans mon environnement, dans le système Français :

1) Le jargon administratif

Premier trait frappant, c’est la surabondance de jargon, de sigles, de termes abscons. Ici, on n’explique pas ce qu’on fait, on se "positionne par rapport au contexte local et international". On ne décrit pas les problèmes qu’on risque de rencontrer mais les "verrous scientifiques à lever par la réalisation du projet". Et on n’obtient pas des résultats, mais des "jalons scientifiques et/ou techniques" et des "livrables". Bien sûr, c’est la même chose ; mais alors, pourquoi le dire de façon incompéhensiblement jargonneuse et en 10 lignes, quand une phrase de Français clair suffirait à poser la même question ?

D’autre part, les questions ne sont pas posées dans un langage de chercheur, mais d’administratif ou de comptable. Quand je réfléchis à mon budget, je compte tant pour une mission de terrain, autretant pour des analyses et encore tant pour un congrès. Je ne sais pas si ce sera des dépenses sur facturation interne ou externe, et à vrai dire, peu m’importe. De la même façon, je ne sais pas si tel congrès se rapporte à la tâche 1 ou 4, et peu me chaut ; en revanche, je peux avoir une idée de la date (ce sera la Hutton de 2011 ou l’IAS de 2010...).

Le reviewer qui lira mon projet, et formulera un avis, est un chercheur aussi. Il se posera donc les mêmes questions que moi ; surtout si il est étranger, peu lui importe que mes analyses soient internes quand il s’agit d’XRF et externes si c’est de l’ICPMS, ce qu’il veut savoir c’est combien d’analyses je vais faire, à la rigueur si le prix que je cite est réaliste.

Dans l’ensemble, tout ce dossier, c’est "les gestionnaires parlent aux gestionnaires". Ce qui est embêtant, parce qu’il est écrit par des chercheurs, pour des chercheurs...

2) Le micro-management

Le deuxième aspect est le niveau de détail demandé. Je me gaussais dernièrement du centième d’homme.mois, mais on me demande aussi un budget à l’euro près, avec des prévisions délirantes sur les dates et les échéances, et j’ai le pressentiment que la gestion du budget, si je l’obtiens, sera soumise aux mêmes règles ubuesques d’utilisation. Bref, l’ANR essaye de micro-gérer la recherche, à un niveau de détail irréaliste pour une agence nationale. A la rigueur, savoir combien de temps je consacrerais à ce projet n’est pas son problème ; ce serait celui de mon supérieur hiérarchique, si il y avait une gestion du personnel dans le monde de la recherche. Mais une agence de financement ne devrait pas se préoccuper de ces questions, de leur point de vue ils voient ce que je leur promets de faire, ils regardent ce que j’ai fait effectivement à la fin, et la façon dont j’y suis arrivé (ou dont je compte m’organiser pour le faire) n’est pas leur problème : c’est le mien !

En fait, on a à une sorte de rêve planificateur, de délire constructiviste, où l’ANR se voit comme une administration bienveillante et omnisciente, qui sait tout, gère tout, organise tout, contrôle tout, sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment le faire.

3) Le système D et l’amateurisme

Bien entendu ce rêve de planification, cet idéal de contrôle n’est pas applicable sur le terrain. Alors, on se débrouille. On sait tous comment contourner les règles, comment respecter les formes en faisant ce qu’on veut sur le fond. Aisling donnait un exemple frappant en commentaire de l’article précédent, dans un domaine un peu différent. N’importe qui ayant fréquenté un labo Français y aura retrouvé une histoire connue, et aura des dizaines d’exemples analogues à proposer. C’est de notoriété publique : l’art d’un directeur de labo, d’un chercheur, est de savoir comment ne pas respecter les règles, pour arriver à faire quand même son boulot... Evidemment, est-il besoin de le dire, ça crée des situations invraisemblables, où ceux qui ne savent pas et respectent les règles se font régulièrement doubler par ceux qui savent, et les ignorent...

D’autre part, ce rêve planificateur n’est même pas toujours mis en place de façon cohérente ou compétente. On a par exemple des dossiers génériques, avec des rubriques innapropriées à l’appel d’offre. Ou des appels d’offres publiés après la deadline, suite à une fausse manoeuvre administrative. Quand il y a des traductions en Anglais (ce qui est pas mal, si on veut des reviewers internationaux !) elles sont souvent mal faites, pleines de gallicismes et de naïvetés. Etc. Bref, en plus le système est marqué par une forte dose d’amateursime et de bricolage, y compris chez ceux qui le conçoivent, ou qui le font fonctionner en tout cas. Comment s’en étonner, en un sens ? On ne peut pas tout faire, et plus on s’impose des complications, des règles, des codes et des exceptions, plus il est difficile de les gérer...

4) La politique ?

Je laisse un point d’interrogation ici, faute de certitude, dans le cas de l’ANR en tout cas. Mais il y a quand même un certains nombres de récits et de témoignages qui laissent penser que, derrière des dehors d’objectivté technocratique glacée, le processus de sélection est marqué par des choix surtout politiques.

Entendons-nous : pas politique au sens "gauche/droite", ou partis. Mais par des considérations du genre "tel sujet n’est pas à la mode, on ne peut pas le financer" (même si les reviewers en disent le plus grand bien). Ou "tel labo a déjà eu 3 projets l’an dernier, on ne peut pas lui en donner un cete année". Ou "tel labo est trop petit, pas possible de leur donner un projet !". Bref, des éléments qui n’ont rien à voir avec la qualité scientifique du projet ; et surtout, des éléments dont il n’est pas fait mention dans le dossier de candidature.

Pour finir

Pour conclure ce trop long billet, deux remarques. La première est que les ANR-ismes ne sont pas —contrairement à ce que croient trop de Français, avec peu d’expérience du financement sur projet— intrinsèquement liés, justement, au financement sur projets. Non, la lourdeur administrative, le jargon, les décisions en sous-main, ne font pas forcément partie du processus projet. C’est donc un très mauvais argument pour s’opposer au financement de la recherche sur projet.

La seconde est que, si j’ai pris l’exemple de l’ANR, ce n’est que parce que je l’ai sous la main, et qu’il est révélateur. Révélateur de traits généraux dans le fonctionnement académique Français : jargon gestionnaire, micro-management, système D et politique, ce sont 4 traits universellement présents dans notre entourage... L’ANR n’est pas pire que le système universitaire Français dans on ensemble ; elle en est un assez fidèle reflet...

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Documents joints à l'article

Dossier ANR
Zip | 62.7 ko | document publié le 28 janvier 2010
Dossier NRF
PDF | 40.1 ko | document publié le 28 janvier 2010
 

Commentaires de l'article

 
Aisling
Le 29 janvier 2010

Analyse tres interessante, merci !

Pour ce qui est des problemes du financement de la recherche par projet, j’en vois un evident : mon projet principal reste de repondre a cette grande question "est-ce que j’aurai un job dans 6/12 mois (rayer la mention innutile)" et son corrolaire, "si oui, ou et a quelles conditions ?". Accessoirement, j’etaye le dossier de publis et de resultats divers, mais la question demeure, annee apres annee. Ca a tendance a distraire l’attention des "vrais" projets de recherche.

On a beau m’expliquer la necessite d’avoir des "projets de recherche", substituer la recherche scientifique a une recherche d’emploi et/ou de financement comme c’est le cas actuellement pour une portion croissante des chercheurs ne me semble pas une organisation efficace ou souhaitable pour la communaute en general. - Et de maniere evidente, encore moins pour les individus.

 
mixlamalice
Le 29 janvier 2010

Pour le côté micro-management extrême, ça existe aussi de plus en plus de l’autre côté de l’Atlantique, FSP avait fait un post intéressant la dessus.

http://science-professor.blogspot.com/2009/07/effort-time.html

Le problème principal (j’ai entendu d’autres histoires) est que le % d’activité est fait pour 40h, et que les bureaucrates ont du mal à piger que les profs ne travaillent pas avec une pointeuse... Peut-être que les choses sont dites avec moins de jargon bureaucratique, mais le résultat ne semble pas si différent.

Pour le côté politique, je me suis laissé dire que 80% des projets financés par l’ANR étaient des projets écrits par des gens qui sont aussi examinateurs pour l’ANR. La communauté scientifique française est pas bien grande, encore moins si on regarde pas sous-disciplines, j’imagine que c’est assez inévitable en l’état actuel, et ça se retrouve à tous les échelons (par exemple, sur les 16 bourses de thèse de mon école doctorale, 11 sont allées à des équipes dont les membres de la commission d’attribution des bourses faisaient partie... on reste dans les mêmes ordres de pourcentage).

 
Jeff
Le 1er février 2010

Mix (à propos de 40h/semaine) : oui, j’avais pensé aussi à cet argument. En fait de façon plus générale, le "mois.homme" est une notion assez mythique, qui repose entre autres choses sur l’idée que tous les chercheurs sont équivalents et interchangeables, que ce qui compte c’est "un chercheur" et non pas "untel, avec ses qualités et ses compétences". A mon avis, ce qui fait justement la différence entre un "bon" et un "moins bon" chercheur, c’est le temps qu’ils mettent à faire le même boulot.

Quand je me livrais au petit calcul sur les activités des gens, j’arrivais à la conclusion manifestement absurde que certaines personnes travaillaient 1500 heures par an et d’autres 4000. La différence, c’est évidemment que un "bon" chercheur met nettement moins de temps pour faire "une heure" de recherche qu’un moins bon (dans cet exemple, il est aussi possible qu’il bâcle une heure d’enseignement en 20 m, d’ailleurs). Mais le corrolaire, c’est bien sûr que un homme.mois ou une heure de recherche, ça veut dire des choses très différentes selon les personnes, et dans l’absolu ça n’a pas de sens.

 
Jeff
Le 1er février 2010

Aisling, on peut se demander quelle est l’alternative. On ne finance pas la recherche sur projets ? Soit, mais alors qui décide de où vont les sous ? Qui va dire que Mlle Aisling fait des choses excellentes et doit avoir plein de thune, mais que Mr Mix ne travaille pas si bien et donc n’ira pas à un congrès cette année ? Le directeur du labo... mais qui répartit les sous entre labos ? Sur quels critères ?

A choisir, je préfère encore écrire des projets et être jugé sur cette base, que de vivre dans un système dominé par le "qui connaît qui" et les choix plus ou moins politiques, plus ou moins de compromis, plus ou moins opaques. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : les ressources ne sont pas et ne seront jamais illimitées, il y aura donc toujours des tensions pour les répartir. Des tensions plus ou moins fortes, mais le problème ne peut pas disparaître comme ça. Donc la question de savoir quelle est la mailleure façon de répartir les ressources ne peut pas s’évacuer comme ça, en disant "yaka augmenter suffisament pour donner plein de sous et de postes à tout le monde".

Et puis franchement, le mythe du "chercheur qui passe tout son temps à acrire des projets", ça me fait doucement rigoler. Parce que à ce mythe, je peux opposer une autre observation, celle du "chercheur qui passe tout son temps à écrire des rapports pour sa hiérarchie". Parce que si on n’écrit pas de projets, on ne fait que déplacer le problème : on remplace la compétition ouverte sur appels d’offres, par une autre, plus subtile, basée sur le lobbying et les diverses "évaluations internes". Tout bien considéré, à l’échelle du labo on a du dans l’année consommer plus de "homme.mois" (hem) à écrire les bidules d’évaluation quadriennal-je-ne-sais quoi et à discuter de la structuration de l’UMR, qu’à écrire des projets de recherche...

 
Aisling
Le 1er février 2010

Jeff,

Il est bien sur souhaitable pour la recherche de reflechir a ce qu’on va essayer de faire a l’avance et de rendre compte de son activite periodiquement afin de pouvoir faire un bilan et de decider de la suite du travail. Est-ce que pour autant le financement exclusivement sur projets relativement courts est la seule methode possible ? Je n’en suis pas sure. Serait-il scandaleux par exemple, d’accorder aux chercheurs statutaires des financements recurrents sur des periodes de quelques annees, a l’issue desquelles un bilan serait fait de la periode passee, des projets annonces pour la periode a venir ? Par exemple, un comite deciderait si Dr. Jeff a fait de l’excellent travail et presente un projet ambitieux et interessant qui motive la reconduction du financement a la hausse, ou si Dr. Joe s’est completement ecarte de son projet initial avec des resultats pas terribles, ce qui motive une diminution de son budget avec injonction a revenir sur le projet prevu ? Certains organismes fonctionnent ou fonctionnaient de cette maniere avec un certain succes. Ca permet a l’organisme de garder un certain controle, tout en reduisant la paperasse et en evitant les situations type "tout ou rien" des fameux projets.

Sinon, je crains que vous ne surestimiez la transparence et l’equite du financement par projet soi-disant au "merite". Peut-etre que l’ANR exacerbe les aspects politiques, mais les autres systemes n’en sont pas depourvus non plus ! A moins evidemment qu’on considere que l’un des merites des candidats soit d’etre un bon politique (je l’ai entendu !).

Je suis mal placee pour discuter de l’aspect chronophage de la redaction de projets, mais enfin, d’apres les echos de mon entourage, pour faire tourner une petite equipe les gens semblent avoir besoin d’au moins 3 ou 4 financements en meme temps. Sachant que ces financements courent sur 3-5 ans maximum, et que le taux de succes semble approcher les 20-25%, il en resulte la redaction d’environs 4 projets par an, a raison de quelques semaines chacun, mettons 2.5 en etant efficace et experimente. S’ajoute a ca la redaction de rapports d’etape... On en est donc deja a 12 semaines - 3 mois ! - de redaction au bas mot... On est quand meme oblige de se demander s’il n’y a pas plus efficace pour un organisme de recherche que de payer des chercheurs a ecrire de la paperasserie administrative pendant 25% de leur temps ! (sans parler de la gymnastique de gestion des appels/reponses pour eviter de se retrouver avec 5 financements potentiellement incompatibles une annee et seulement 2 l’annee suivante)

 
Jeff
Le 2 février 2010

Deux-trois points en vitesse (parce que ... j’ai une ANR à écrire :-) )

"Est-ce que pour autant le financement exclusivement sur projets relativement courts est la seule methode possible ? "

J’ai pas parlé de durée dans mon message. Tout dépend ce que tu appelles "relativement court" ; un projet de 5 ans, c’est pas du tout court (en fait pour moi, c’est même la durée maximum sur laquelle je peux me projeter, c’est une thèse et demie, c’est 1/6 de ma carrière, bref c’est long). Un an ou deux par contre, c’est en effet court et ridicule.

"un comite deciderait si Dr. Jeff a fait de l’excellent travail et presente un projet ambitieux et interessant qui motive la reconduction du financement a la hausse, ou si Dr. Joe s’est completement ecarte de son projet initial avec des resultats pas terribles, ce qui motive une diminution de son budget avec injonction a revenir sur le projet prevu ? Certains organismes fonctionnent ou fonctionnaient de cette maniere avec un certain succes. Ca permet a l’organisme de garder un certain controle, tout en reduisant la paperasse et en evitant les situations type "tout ou rien" des fameux projets."

D’accord pour le "tout ou rien". Mais quant à dire que ça éviterait de la paperasse, my leg. Si tu as à te coltiner un rapport d’activité tout les ans, dans lequel tu expliques ce que tu comptes faire l’année suivante, ça s’appelle... un projet de recherche. Et dans ton système tu en fais un par an.

"On est quand meme oblige de se demander s’il n’y a pas plus efficace pour un organisme de recherche que de payer des chercheurs a ecrire de la paperasserie administrative pendant 25% de leur temps !"

On peut aussi se demander si il est bien raisonnable de payer des chercheurs pour participer à des comités d’évaluation de bidule (cf. point précédent), des réunions de décision de la politique du labo, des colloques de prospectives, des CNU, des conseils de laboratoire ... Au final, je ne sais pas si c’est 25% du temps, mais pour certaines personnes (les mêmes qui écrivent des projets) on ne doit pas en être loin.

 
mixlamalice
Le 2 février 2010

"Qui va dire que Mlle Aisling fait des choses excellentes et doit avoir plein de thune, mais que Mr Mix ne travaille pas si bien et donc n’ira pas à un congrès cette année ?"

Ah non, moi si je vais pas aux congrès c’est plutôt parce qu’au même moment, généralement, je passe des pré-auditions facultativo-obligatoires, des séminaires miteux devant quatre pékins ou autres activités réjouissantes du petit jeune qui cherche (un poste permanent).

Ca fait trois ans qu’à l’APS (la grande messe américaine en physique), ce sont mes chefs ou mes collègues qui présentent à ma place un truc dont je suis le premier auteur...

 
Rémi
Le 5 février 2010

À propos des mois.hommes, c’est évidemment difficile (impossible ?) de comparer deux individus, mais en même temps, à l’échelle de tous les projets de recherche, les choses doivent s’équilibrer assez bien. En descendant dans l’échelle des tailles, je pense qu’un labo avec une cinquantaine de permanents doit aussi pouvoir assez bien chiffrer son activité en mois.hommes. Une équipe d’une dizaine ou moins, c’est moins sûr, mais je parierais que c’est encore le cas. Sur un projet qui implique l’équivalent de 3-4 personnes à temps plein, par contre, c’est sûr que ça ne marche plus. Du coup, je me demande dans quelle mesure il ne s’agit pas d’une dérive d’un mécanisme de chiffrage qui marche bien aux échelles où les décisions budgétaires ont été prises pendant des années et que du coup, il a dû sembler "logique" de l’utiliser à l’échelle en dessous.

Sinon, j’ai aussi une remarque sur le fait que c’est absurde de faire passer beaucoup de temps à des chercheurs à faire "des rapports administratifs" (pour trouver leurs financements etc.). Pour moi, ça revient à la définition du métier de chercheur : si le but c’est juste de trouver des nouvelles choses, alors même les publications, c’est du temps perdu. Ah mais non, me dira-t-on, un chercheur c’est aussi quelqu’un qui communique avec ses pairs. Pourquoi pas (mais c’est autre chose que "chercher" au sens strict). Et alors, enseigner ? Ben non, ça fait aussi partie du métier. Très bien. Mais chercher des sous pour pouvoir faire le reste ? Ah non, pas question, ça c’est sale, c’est pas de la recherche. C’est comme nettoyer ses locaux, quelqu’un d’autre peut le faire à notre place, c’est une perte de temps pour un chercheur.

Ah bon ? Est-ce que ça ne serait pas plutôt, comme l’enseignement, quelque chose que seul quelqu’un qui maitrise entièrement le sujet, ses pré-requis, ses implications... peut faire ? Parce que, à mon avis, si ce ne sont pas les chercheurs qui font les rapports sur lesquels sont décidés les financements, ça veut dire soit que ceux qui décident vont faire (formellement ou non) ces rapports, sans être directement impliqués dans les projets, soit que les décisions seront prises sur des critères totalement différents de ce que ces rapports pourraient contenir. Ce qui ne me semblerait pas très bon pour la recherche, non ?

Alors je suis d’accord qu’il y a sans doute (certainement...) une part de bureaucratie absconse et inutile, que 25 % du temps d’un chercheur, c’est sans doute trop (encore que, je crois que les gens sont très doués pour aussi recycler des trucs écrits par ailleurs et pondre des documents énormes en peu de temps ! — et par ailleurs, est-ce que c’est vraiment 25 % du temps de tous les chercheurs, et pas plutôt d’un ou deux dans l’équipe, tout comme un ou deux font plus d’enseignement que les autres ?). Mais dans l’absolu, la rédaction de rapports et autres "paperasse" nécessaire au financement fait aussi à mon sens partie du métier de chercheur.

 
Anonyme
Le 9 février 2010
On est bien d’accord, tout depend du temps passe a faire des taches qui ne sont *pas* le coeur de metier : balayer, faire de la paperasse, etc. A partir du moment ou il y a des gens qui passent plus de 25-50% de leur temps a faire de la paperasse, c’est beaucoup trop ! Meme si toute une equipe ne fait pas ca, il y a quand meme de quoi s’interroger sur l’efficacite du systeme - surtout quand typiquement, les gens qui font la paperasse de l’appel a projet sont les permanents car ce sont les seuls qui peuvent se permettre de passer tout ce temps a faire ca et d’avoir encore un job dans 6 ou 12 mois. La consequence logique, c’est que les non-permanents ont un handicap supplementaire pour obtenir un poste puisqu’il leur manque une experience de paperasserie. J’insiste : il y a bien un probleme.
 
Aisling
Le 9 février 2010
(j’ai oublie de signer le message precedent)
 
Rémi
Le 9 février 2010

Je maintiens qu’il n’y a pas seulement un problème de paperasse, mais un problème de conception des rôles du chercheur.

L’image idéale du chercheur, c’est un type qui est financé on ne sait trop comment, par magie, sans qu’il n’ait jamais à s’en préoccuper, ni qu’il ne rende de compte à qui que ce soit (en dehors de sa communauté de pairs via ses publications, en gros, sauf que c’est pas eux qui payent...). Mais c’est une image à peu près aussi irréaliste que celle du pompier qui passe sa vie à courir dans des immeubles en feu : c’est beau, plein de bons sentiments, et c’est sûr que le pompier est plus utile à la société quand il sauve quelqu’un dans un incendie que quand il lave son camion à la caserne, mais ça ne se peut pas se passer comme ça, le reste aussi doit être fait. La recherche de fonds (ou, sous un jour moins monétaire, le compte-rendu de ses travaux à ses autorités non-scientifiques) fait partie du travail de recherche, à mon avis, c’est comme ça.

Après, on peut discuter sur le chiffre de 25%, se demander d’une part quelle proportion de temps est perdue à cause de la bureaucratie (et ça, c’est évidemment un problème), mais aussi d’autre part quelle devrait être la part normale, à l’échelle d’une équipe et pas d’un individu. Ça ne me choque pas que des gens qui ne sont pas là depuis longtemps et n’ont pas de projet qu’ils dirigent n’en fassent presque pas, et que des gens qui prennent la tête de 2 ou 3 projets en fassent une grosse part. Si c’est 25% pour tous les chercheurs de l’équipe, c’est un problème. Si c’est 25% pour un ou deux et moins pour les autres... j’ai du mal à m’indigner.

 
Jeff
Le 10 février 2010

Aisling, je crains de devoir être en désaccord sur presque tout les points :

- La recherche de financement et la gestion ne ferait pas partie de notre "coeur de métier". Mais alors, qu’est ce qui en fait partie ? Ecrire des articles, aller à des congrès ? S’occuper d’étudiants, faire des cours ? Participer à de la vulgarisation ? Gérer un labo (comme directeur), une université ? Quelles sont les tâches nobles et celles qui sont, comme tu le laisse sous-entendre ironiquement, en-dessous de notre statut, comme balayer le labo ? C’est bien beau de ne pas vouloir se salir les mains avec des questions de financement, mais alors si on ne veut pas s’en occuper, on n’a plus notre mot à dire. On ferme notre g... et on fait, exactement, ce que l’administration et le ministère nous disent de faire, on recherche sur les thèmes qu’ils définissent. Si on veut avoir le contrôle sur notre recherche (on pourrait se demander d’ailleurs de quel droit on devrait avoir ce priviliège exorbitant, de décider nous-même quel va être notre activité !), alors il faut nous en occuper.

Du reste, notre métier, tel qu’il est défini dans ce qui nous tient lieu de contrat de travail, n’est pour la plupart d’entre nous pas chercheur. C’est enseignant-chercheur, mais aussi cadre (de rang A ou B, je sais plus) de la fonction publique (universitaire), et nous avons donc, comme tout les cadres, une mission d’encadrement et de gestion. Qu’on le veuille ou pas, c’est dans le contrat qu’on a signé. Fallait pas le signer si c’est pas ce quon veut...

- L’écriture de projets prendrait jusqu’à 25 ou 50 % du temps. Ca dépend quel périmètre on regarde. C’est sur, si on regarde la dernière semaine de Décembre, ça a même pris 100 % de mon temps, voire 125 % parce que je finissais de bosser vers minuit. Mais sur la totalité de mon labo, de 10 personnes, vu qu’on était 2 à écrire des projets ce serait plutôt 20%. Et sur un cycle de 4 ans d’une ANR, si je passe deux mois tout les 4 ans à écrire des projets c’est 4 % de mon temps. Si ces projets font fonctionner 3 personnes en plus de moi (thésards, post-doc), ça veut dire que le groupe dans son ensemble a passé 1 % de son temps à la rédaction de projets.

- .. Et l’écriture de projets serait plus "time-consuming" que la répartition de ressources de type "crédits récurrents". Quand je vois l’énergie et le temps qu’on dépense à préparer des présentations que personne n’écoutera, faire des réunions et des grand-messes pour décider de la structure des équipes ou des UMR, ou écrire des rapports que personne ne lira, je doute. Cette semaine on va réunir la totalité de l’UMR pendant une journée pour causer de la structuration du labo (c’est à dire, in fine, de la façon dont les sous vont être distribués, et de la façon dont on va les demander au CNRS). Si on avait passé cette journée à tous s’asseoir dans une salle et à écrire des projets de recherche, on aurait soumis 5 ou 10 ANR, et on aurait probablement récupéré plus de sous de cette façon... Quand tu rajoutes à ça les discussions de couloir, les rapports, les rapports préparatoires aux rapports, les réunions de préparation des rapports préparatoires, les rapports de synthèse.... Alors, 25 % du temps ? Pour certains, ou pour tous à certaines périodes, certainement.

- Enfin, à moins que le recrutement des MCf (ou CR) n’ait beacuoup changé en 5 ans, je ne vois pas que les projets qu’on a écrit jouent un rôle siginificatif là-dedans (toujours moins que le dossier de recherche ou le piston). Alors, dire que les pauvres chercheurs non-permanents ne peuvent pas espérer avoir un poste faute d’avoir pu écrire des projets, euh.... C’est évident partout, la principale différence entre permanents et non-permanents, c’est que les uns écrivent des projets de recherche, c’est une partie de leur boulot. Pas les autres (ce qui n’empêche pas d’y participer, du reste). C’est même à mon avis un des grands avantages d’un poste permanent ou en tout cas stable sur plusieurs années : on peut enfin avoir une visibilité à suffisament long terme pour obtenir ses propres financements et son indépendance...

 
Aisling
Le 9 juillet 2010

Quelques mois plus tard... je retrouve un peu le temps et l’energie de re-ecrire la reponse que j’avais fait en fevrier et qui s’est perdue dans la nature cybernetique... Je n’ai pas tellement change d’avis sur la question en six mois, et ca m’agace quand meme de voir mes propos deformes et mal interpretes.

1/loin de moi l’idee qu’il soit "en dessous du statut" d’un chercheur ou d’un enseignant chercheur de passer le balai dans son labo ou de s’occuper de demarches administratives ! - du moment qu’il passe le plus clair de son temps a enseigner et faire de la recherche. Vous ne m’enleverez pas de l’idee qu’une personne dont le metier consiste a passer le balai pendant 35h/semaine serait plus adequatement decrite comme un balayeur que comme un chercheur, meme s’il rentre dans les activites du chercheur de passer le balai de temps en temps. Tout est une question de proportion - vous m’excuserez de ne pas definir au .01 heure homme pres ou se situe la limite. J’ajoute que je ne porte pas de jugement de valeur sur les activites ou les metiers en question. Il me paraitrait tout aussi aberrant qu’un "balayeur" passe le plus clair de son temps a mettre un point un balai revolutionnaire - ca ne rentre a priori pas dans ses attributions principales, et surtout, s’il passe son temps a autre chose que balayer, quand et comment se fait le balayage pour lequel on l’a embauche ?

2/ au sujet du temps passe a faire des demandes de projet vs. repartir des budgets recurrents, je n’ai pas de chiffres solides, mais les echos (peut-etre inexacts et/ou biaises) que j’en ai, c’est que les gens (en France) passent globalement de plus en plus en de temps sur les demandes de projets et divers rapports d’etapes depuis l’avenement de l’ANR. Pour parler d’un autre pays que je connais, aux Etats-Unis, le temps passe en demande de financement et redaction de rapports dans les organismes beneficiant d’un financement recurrent (mais neanmoins justifie avec evaluation reguliere du travail accompli) est nettement moins eleve que dans les organismes dependant entierement de financements sur projets. Globalement, je n’ai pas l’impression que les gens avec financements recurrents fassent du moins bon boulot que les gens finances sur projets. Ils sont juste moins embettes avec la paperasse et le stress de l’aleatoire, et un peu plus libres dans leurs sujets.

3/ Sur la question du recrutement : en effet, la capacite a obtenir des financements n’est pas (encore) un critere pour le recrutement MCF/CR en France. Cependant aux Etats-Unis, c’en est bien un - et depuis la crise, de critere "souhaitable" on est passe a du quasi obligatoire. Dans certains domaines, ne pas arriver avec un financement en poche releve du "deal-breaker" quelle que soit la qualite du candidat - enfin, on peut dire que ca change juste la definition du "meilleur" candidat : c’est celui qui a reussi a recuperer un financement.

 

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28 janvier 2010
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